Intervention d'Andreas lors du festival BD d'Artigues
(par Benoit Leuret)
(Le texte n'a pas été retravaillé. Il faut donc le lire pour
ce qu'il est, c'est à dire du langage parlé et non un texte littéraire.
L'orthographe des noms des dessinateurs américains cités reste à
vérifier)
Dans une interview, vous déclariez ne pas être d'une école mais
plutôt d'une époque
Mes influences viennent surtout des états unis au départ. Enfin
non, pas au départ. Au départ ça vient de la bande dessinée
franco belge surtout de Franquin au départ et je faisais des gros nez et des
personnages rigolos sauf que les histoires étaient jamais marrantes alors
on m'a fait remarquer ça un jour et j'ai changé mes dessins à
ce moment là, avec beaucoup de peine et finalement, bon, à par peut
être Moebius j'ai trouvé personne qui m'accrochait assez dans la bd
franco belge et quand j'ai découvert la bd américaine à l'époque
il y avait Niel Adams, Jo Cubert, enfin des gens comme ça, ça m'a complètement
traumatisé en quelque sorte et ça m'a bien plu en tout cas et puis
ça correspond aussi à mes limites de dessinateur donc ça me
plaisait bien mais c'est venu comme ça j'ai pas fait exprès c'est une
influence que j'ai plutôt subie que cherchée
Vous parlez souvent de vos limites de dessinateur alors qu'en vous lisant, en
regardant vos dessins, on a l'impression d'un travail parfaitement maîtrisé
plutôt que de choses faites à la hâte et sans technique ou sans
adresse
(rire)
c'est que je contourne bien la difficulté. Non c'est vrai que j'ai beaucoup
d'admiration pour des dessinateurs comme Juilard qui a l'air de faire ça avec
une aisance extraordinaire et souvent je me dis que si je savais dessiner comme ça
qu'est ce que je pourrais faire. Et puis en même temps, je suis à peu
près sur que si je savais dessiner comme ça, je resterais beaucoup
plus classique,, plus sage, comme Juilard d'ailleurs le reste.
Souvent les gens qui savent très bien dessiner restent très sages dans
leur mise en page, dans leur narration et tout. Les gens qui ont des limites, ils
sont obligés de les contourner par autre chose donc chercher une autre narration,
d'autres formes d'images, des mises en page un peu plus élaborées où
ils peuvent cacher leurs défauts et leurs limites justement mais on découvre
d'autres qualités qu'on ne se connaissait pas auparavant donc ça équilibre.
Le fantastique est omniprésent dans votre oeuvre. Comment définiriez
vous le fantastique ?
Je n'ai pas vraiment une définition du fantastique. Le fantastique, c'est
tout ce qui s'éloigne de la réalité en quelque sorte, tout ce
qui est impossible dans la réalité encore que enfin je n'ai pas au
départ je ne me suis pas dit je vais faire du fantastique j'ai fait ce que
j'avais envie de faire et puis après on a catégorisé ça
dans le fantastique
Le fantastique c'est large, il y a les petits êtres de la forêt, l'héroïc
fantasy, et ça va jusqu'aux limites de la science-fiction, je ne m'identifie
pas avec 90% de tout ça mais bon ce que je fais effectivement ça fait
toujours appel à des trucs un peu hors de la réalité donc c'est
du fantastique mais le terme englobe un peu trop de choses pour être intéressant
Science fiction c'est plus simple parce qu'on sait à peu près où
est la limite mais le fantastique ça peut aller très loin
Le thème du passage est récurrent dans beaucoup de vos oeuvres,
passage d'un endroit à un autre, d'un temps à un autre, d'une réalité
à une autre. C'est un élément essentiel du fantastique pour
vous le passage ?
Ce n'est pas nécessairement un élément essentiel du fantastique
mais c'est quelque chose d'apparemment essentiel pour moi j'ai pas vraiment fait
exprès d'ailleurs le titre de l'album passages ce n'est pas moi qui l'aie
trouvé. Je ne sais pas. Ce sont des choses qui sortent. Moi je raconte des
histoires que j'ai envie de raconter et je ne me dis pas avant tiens là je
vais faire un truc sur les passages non c'est venu comme ça et puis après
ça c'est cristallisé bien sur j'en ai pris conscience et puis ... mais
je pense qu'à partir du moment où on prend conscience d'une chose,
on la détruit d'une certaine façon, on en détruit une part.
c'est à dire dès qu'on utilise consciemment quelque chose qui au départ
était inconscient on la transforme et ça n'est plus la même chose
ça devient trop voulu trop machinal trop conscient j'aime bien quand il y
a beaucoup d'inconscient dans les histoires
Vous parsemez vos oeuvres de tout un tas de détails c'est très fouillé,
souvent très structuré. Est-ce que vous calculez tout à l'avance
ou est-ce que vous mettez des éléments comme ça parce que vous
en avez envie et puis après vous vous dites tiens, je vais pouvoir m'en servir
ce serait intéressant de reprendre telle chose, tel personnage
Non, non, je calcule tout à l'avance
(rire)
non, pas du tout. Au départ c'était inconscient aussi et puis j'ai
réutilisé des choses c'était disons plus causé par les
travers éditoriaux que par autre chose et en fait ça m'a fait plaisir
de le faire ça m'a intéressé de le faire et donc avec le temps
j'ai de plus en plus calculé certaines choses, mis certains éléments
pour m'en resservir après ça m'arrive aussi d'en mettre certains dont
je ne sais absolument pas ce que je vais en faire mais qui vont réapparaître
peut être une autre fois Dans les Rork surtout y'a plein d'éléments
que j'ai mis parce que bon, comme ça, simplement pour faire intéressant
et puis dont je me suis resservi plus tard même des choses que j'ai redécouvertes
ensuite en relisant les premiers albums je me suis rendu compte de certaines choses
que j'avais faites et que j'ai pu réutiliser dans des albums suivants c'est
un mélange de calcul et de ... de moins en moins de hasard ... simplement
mettre des choses pour éventuellement pouvoir ...mais souvent quand je mets
quelque chose, un élément ou un détail qui apparemment n'a rien
à voir sur le moment, comme je le dessine, que je passe du temps dessus même
si ce n'est que quelques secondes, et ce temps là je pense tiens avec ça
je vais peut être pourvoir faire ça ça et ça donc il y
a toujours une idée déjà qui s'amène ce qui ne veut pas
dire que je vais l'utiliser de cette façon là mais ça peut ...
c'est jamais gratuit en tout cas
On va vous demander de commenter quelques planches que vous avez dessinées
au fil des années on va projeter d'abord une planche de Cromwell Stone J'aimerais
que vous nous disiez un peu comment vous l'avez conçue, comment vous l'avez
réalisée
(on projette Cromwell Stone, pages et )
ah oui celle là je m'en souviens
(quelques secondes de silence)
désolé pour la qualité de la projection qui est moyenne
ben ce qu'il y a dans les images, c'est déjà prédéterminé
par le scénario donc ... là j'ai sûrement eu envie de faire ...
ben ... faire ça c'est à dire faire des images qu'en vertical sur toute
la page sur deux pages surtout pour avoir une sorte de panorama comme ça qui
.... Ce qui est difficile dans ce genre de page c'est de rester lisible. Du moment
... si on met trop de détails, il y a des coïncidences qui se créent
et qui vont complètement brouiller la page. Donc il faut rester relativement
simple, garder des grands espaces noirs ou blancs qui vont un peu clarifier et simplifier
la page et l'image pour que l'oeil ne s'égare pas complètement
et puis à l'époque j'aimais bien tout ce qui était un peu étiré
un peu élongué c'est une sorte de plaisir de faire des choses un peu
extrêmes je crois que je n'avais jamais fait ça avant à ce moment
là donc ça m'a attiré je l'ai refais plus tard et je l'ai loupé
plus tard aussi enfin c'est... il faut faire très attention à réutiliser
quelque chose parce que souvent on a ... quand on a réussi quelque chose une
fois la deuxième fois ça risque d'aller moins bien
vous me disiez pendant le déjeuner que vous étiez très attiré
par l'architecture c'est le côté gothique flamboyant ?
oui, oui un peu enfin à l'époque en tout cas et puis ça
dépend aussi. la mise en page d'une planche de bande dessinée dépend
toujours de l'histoire. c'est à dire qu'est ce qui est raconté dans
le scénario comment est ce qu'on peut le traduire de la meilleure façon
possible et puis il y a le mélange bon ben j'ai envie de faire un truc comme
ça comme ça comme ça et est ce que ça va dans l'histoire
on peut y aller dans l'autre sens mais il vaut mieux commencer par ce qu'il y a dans
le scénario et puis voir les possibilités
là ça s'y prêtait donc c'était ...
on va regarder une planche de Capricorne
j'aimerais que vous nous expliquiez la différence entre un album comme celui-là
(Cromwell Stone) et un album comme Capricorne au niveau de votre travail de la façon
dont vous racontez une histoire
ce que vous me disiez durant le repas Cromwell Stone se compose davantage d'illustrations
et pour capricorne vous avez plus envie d'une narration
(projection de Capricorne, tome 5 pages et )
oui, c'est ça c'est à dire pour Cromwell Stone enfin surtout pour
le deuxième, pas pour le premier j'ai mis beaucoup de temps à dessiner
les pages donc j'ai eu ...j'ai passé en général une journée
entière pour faire une seule image à ce moment là j'ai eu l'impression
de ... d'aligner des illustrations plutôt que de raconter une histoire . Dans
Capricorne et dans Arq aussi d'ailleurs je vais à un certain rythme. Je vais
relativement vite ce qui me permet de garder le sentiment de raconter une histoire,
la sensation de raconter une histoire ... c'est comme une sorte d'écriture
c'est à dire qu'on ... le dessin ne prend qu' un certain temps assez court
on a l'impression de... de tout doucement remplir la page mais d'une façon
régulière et à une vitesse régulière. Avec un
dessin trop compliqué, j'ai tendance à me plonger dans le dessin, dans
un seul dessin et puis une fois que c'est fini de passer au deuxième et la
jonction entre les deux ne se fait pas de la même façon.
Voilà, surtout avec les poursuites de voitures. Moi je n'aime pas du tout
dessiner les voitures donc je m'oblige à en dessiner de temps à autre
Ca c'est la deuxième poursuite que j'ai faite elle est déjà
moins ratée que la première. Ce qui compte dans une page comme ça
enfin ce qui compte dans une page en général pour moi c'est le chemin
que fait l'oeil dans la page c'est à dire le passage d'une image vers la suivante
du haut en bas il faut revenir à gauche etcetera
Donc sur celle ci ça se voit très bien : on commence tout en haut on
passe à nouveau à gauche dans la deuxième bande les voitures
passent plus ou moins à droite dans l'image du milieu et disparaissent ensuite
...
(rires . suite à un incident, l'image projetée disparaît)
C'est le cas de le dire.
Elles vont peut être revenir.
(montrant avec le doigt)
Ensuite, la voiture dans cette image là elle va dans l'autre sens. On
descend, les voitures vont dans ce sens là. On revient là et les voitures
repartent par là. Elle fait un tour à nouveau par là et on revient
par là. C'est à dire c'est le sens que je veux que l'oeil du lecteur
suive. S'il le fait je ne sais pas mais disons je pense la page en général
comme ça, n'importe quelle page d'ailleurs ça ... et plus la mise en
page est compliquée, parce que là elle est assez simple, même
si j'avais fait autre chose, même contre le sens de la lecture, on l'aurait
lue comme ça parce qu'il y a les bandes, c'est assez naturel, mais dans les
mise en pages plus compliquées ça devient de plus en plus important
de guider l'oeil du lecteur, que ce soit par les éléments de l'image
ou parfois par les bulles aussi. En agençant les bulles d'une certaine façon,
comme on va les lire, eh bien l'oeil automatiquement va suivre les bulles et ça
peut aider le cheminement dans la page.
On va regarder une page de Rork.
C'est un peu sombre. (la projection)
Voilà, donc ça c'est Capricorne mais dans Rork.
D'accord. (rire)
Oui sur cette histoire là les mises en page étaient prédéterminées
déjà dans le scénario ce que je fais assez rarement. C'est-à-dire
en général j'écris le scénario image par image sans faire
des mises en page je les fais seulement au moment du dessin. Là j'avais fait
tout au moment du scénario parce qu'il y avait beaucoup d'images et parce
qu'il fallait intégrer ce machin-là dans certaines pages donc voilà.
Sinon je ne vois pas ce que je pourrais dire là-dessus : ça prend du
temps.
Vous sentez vous-même une évolution dans votre dessin, dans votre
façon de dessiner, dans votre façon de travailler, de mettre en page,
de mettre en scène, de découper une histoire
Oui, bien sûr c'est-à-dire avec le temps ce qui est très
curieux c'est qu'on gagne des choses enfin moi je parle de moi, je gagne des choses
je sens que je sais mieux faire certaines choses et puis j'en perds d'autres. Parfois
quand je regarde mes anciens albums, les premiers Rork, ou certain autres, je me
demande comment j'ai fait, je ne peux plus faire le cheminement mental ou même
de la main du dessin que j'ai fait à ce moment-là et parfois il y a
un léger regret parce qu'il y a des choses qui y étaient et qui n'y
sont plus qui sont parties. Probablement que c'est lié à ma vie qui
a changé depuis une vingtaine d'années donc ça ça fait
partie des choses inconscientes qui reviennent sur la page. Et comme je travaille
tous les jours, le we inclus, eh bien c'est une sorte de de, comment dire, c'est
comme un disque qui s'inscrit tout doucement quoi, qui est continuel et qui change
avec ce qui se passe à l'extérieur, avec ce que je ressens, avec voilà,
si je suis de bonne humeur, de mauvaise humeur, si je suis déprimé
ou n'importe. Et puis il y a les bons jours, il y a les mauvais jours et tout ça
se reflète dans ce que je fais. Bon il y a 2 solutions quand on voit qu'une
page est un peu moins bonne : soit on se dit je la refais, soit on la laisse passer
; moi en général je laisse passer parce que heu c'était à
ce moment-là, et donc c'était ce que je pouvais faire à ce moment-là
; si je recommence une page je vais me dire ça pour plein de pages donc je
vais retravailler plein plein de choses et je vais revenir 150 fois sur le même
truc et ça va complètement raidir la page. Pour moi, moins la page
est préparée c'est-à-dire par les croquis, des petites mises
en pages, des tas de machins avant, moins elle sera spontanée et comme déjà
mon dessin n'est pas très spontané j'aime autant garder le peu qu'il
y a sur la page donc le dessin se fait pratiquement entièrement sur la page
et je ne fais pratiquement jamais de croquis, et quand j'en fais je les jette tous
parce qu'ils sont moches donc ça participe aussi à la narration, enfin
cette impression de raconter une histoire qui est importante.
Vous travaillez en ce moment, enfin, sont sortis récemment 3 albums portant
votre nom : le troisième tome de la série Arq, le 5ème tome
de Capricorne et "Mobilis" dessiné par Durieux et dont vous signez
le scénario. Vous travaillez beaucoup plus qu'avant ou vous êtes de
plus en plus rapide ?
C'est les deux. C'est-à-dire je travaille nettement plus qu'avant et j'ai
adopté aussi un dessin un peu plus simple. Justement le deuxième Cromwell
Stone était un peu le, comment dire, la soupape qui m'a permis d'évacuer
tous les petits traits, les machins trop compliqués etc et de repartir sur
un dessin plus simple, ce qui me permet de faire 2 albums par an. Mais je travaille
beaucoup plus quand même. En fait ça a augmenté ma capacité
de travail enfin, qui était probablement là avant mais comme je le
disais, je suis un peu fainéant sur les bords donc. Mais là bon, ça
va. Mais je ne peux pas faire plus, là c'est limite, après c'est l'infarctus
!
Vous êtes parti pour une course de fond, si j'ai bien compris ?
En quelque sorte, oui. Oui, surtout si je veux faire autre chose que Capricorne
et Arq, je dois prendre de l'avance sur les deux, pour pouvoir faire autre chose
à un moment donné sans interrompre le rythme de parution des 2 séries.
Je vous demandais tout à l'heure comment vous réagissiez en voyant
une histoire que vous avez scénarisée, qui est dessinée par
Durieux. En voyant le dessin, ce qu'un autre a fait, comme vous êtes vous-même
un dessinateur vous avez l'habitude de mettre en dessins vos histoires, comment réagissez-vous
par rapport au travail d'un autre sur votre histoire ?
C'est toujours très curieux parce qu'au départ il y a une sorte
de petite déception parce que quelque part je l'imaginais différemment,
ou je ne sais pas. Et puis en regardant bien, ben je suis content. Je suis content
parce que à la fin je me dis il y a un type qui a passé X mois à
dessiner mon scénario donc c'est une plus grande validation disons, pour moi,
de mon histoire que quand je les dessine moi-même. Bon quand je les dessine
moi-même, ça me semble normal, quand c'est quelqu'un d'autre c'est que
déjà l'histoire a subi un jugement de la part du dessinateur qui s'est
dit tiens c'est assez intéressant pour que je le dessine et puis c'est toujours
agréable de voir quelqu'un d'autre interpréter ce que vous avez fait.
Je ne l'écris pas dans la même optique, quand j'écris pour moi
j'imagine déjà les images des personnages etc. Quand j'écris
pour quelqu'un d'autre, non, c'est-à-dire je m'attache beaucoup plus à
l'histoire, aux dialogues que pour mes propres histoires et d'ailleurs j'espère
que ça aura un retour sur mes propres histoires que je dessine moi-même
parce que j'ai toujours beaucoup de mal pour les dialogues en fait. Ce travail me
semble plus facile pour quelqu'un d'autre que pour moi.
Vous êtes, on l'a compris, un flemmard comme vous le disiez, mais qui travaille
quand même beaucoup ? (rires)
Voilà, mais parce que j'aime ça, c'est tout. Les choses que j'aime
bien faire, j'aime bien les faire beaucoup, le reste ...
Vous êtes exigeant dans votre travail, mais vous êtes exigeant aussi
avec votre lecteur, il faut avoir envie de vous lire.
Oui, oui, je sais... (rire)
C'est volontaire ? Vous avez envie de donner au lecteur du...
(le coupant) Ben, j'ai envie... Je fais... (soupir) Je fais le
genre de... d'histoires que j'ai envie de lire moi-même en fait, c'est-à-dire,
si je tombais sur mes albums dans une librairie et que je les connaissais pas eh
bien je les achèterai, moi... Parce que j'aime bien... je n'aime pas quand
j'achète une histoire, un album qui me plaît parce qu'au début
c'est le dessin forcément, je la lis, si j'ai tout compris du premier coup,
ben je ferme l'album, je le pose et puis c'est fini, c'est terminé je ne l'ouvrirai
probablement plus. C'est-à-dire que ça en restera là. Tandis
que quelque chose que je ne comprends pas tout à fait du premier coup, ça
me donne envie de le relire, ou même s'il reste certaines zones d'ombres simplement
pour certains éléments eh bien j'ai envie de savoir quand même
donc je le relis et à ce moment-là ça devient plus motivant
quand même, et voilà. Et c'est ça que j'ai envie de faire en
fait.
Questions du public
Les questions du public sont parfois très peu ou pas du tout audibles sur
la bande.
Est-ce qu'il vous est déjà arrivé d'avoir des idées de
mise en page que vous adaptez à votre scénario ? Je pense notamment
à une mise en page dans Rork tome 6 "Descente" où vous avez
fait 200 cases sur une planche...
Oui
... est-ce que c'est une idée qui vous est venue avant, vous vous êtes
dit ce serait bien que je l'inclus dans cette histoire ?
Oui, tout à fait
...ou est-ce qu'une justification est venue après ? Mais c'est venu sur
le coup ?
Non, ce n'est pas venu sur le coup, ça j'avais envie de le faire en fait.
Heu, ça ne ce serait pas justifié dans l'histoire, je ne l'aurais pas
fait, enfin je ne l'aurais pas fait dans celle-là en tout cas. Là je
pouvais le faire donc je l'ai fait. Ca vient d'une histoire idiote : j'avais vu dans
une BD anglaise, non, américaine, de Paul Shadwick je crois Concrete ça
s'appelle où il avait fait 50 images sur une page où son personnage
nage. Vous savez, il traverse l'océan et pour exprimer la longueur du trajet
il a fait une cinquantaine d'images, non c'est plus même, c'était 150
images, et à la fin du fascicule il avait mis un commentaire qu'il avait fait
lui-même et il avait dit Ouais j'avais envie d'avoir le record d'images dans
une page de BD. Et je trouvais ça un peu... ouais, pourquoi pas ? Et puis
je me suis dit je vais faire le double, alors celle-là avec 300 images (dans
Rork) où on voit le personnage souvent en entier, donc voilà. C'était
un peu idiot comme départ mais ça s'intégrait bien à
ce moment de l'histoire où le personnage en quelque sorte éclate et
est obligé de se reconstruire après sur la page suivante, donc voilà.
Vous parlez souvent de sens de lecture sur une page de bande dessinée (de
l'histoire) et quand on ouvre un album de bande dessinée, inconsciemment,
on parcourt déjà les 2 pages : alors voilà est-ce que vous pensez
à la 2ème page ?
Je travaille toujours 2 par 2, je travaille toujours les pages qui s'opposent
en même temps parce que effectivement c'est l'unité visuelle pour le
lecteur et dans la mesure du possible j'essaye de mettre une surprise visuelle sur
la page de gauche parce que si elle est sur la page de droite l'oeil va d'abord y
aller. Bon, parfois, c'est inévitable parce que il n'y a pas assez de place,
mais bon, l'idéal c'est ça. C'est qu'on tourne la page et ahhh, ! Il
y a quelque chose, pas nécessairement mais quand il y a lieu, quelque chose
de visuellement très fort, autant que ça se situe sur la page de gauche.
Vous n'êtes pas adepte normalement de cette théorie des auteurs belges
de magazines si je puis dire qui dit que la surprise doit arriver en fin de page
de droite ?
Ca c'est le suspense de la fin de la page de droite, c'est-à-dire un moment
de suspense où le personnage dit OHH où quelque chose comme ça,
il vaut mieux que ça se situe en bas à droite, effectivement pour qu'on
tourne la page. Mais ce qu'on voit par la suite, il faut que cela soit sur la page
de gauche pour que le lecteur ait la même réaction. Mais la publication
dans les magazines avec le suspense de fin de page c'est un peu passé maintenant
car il n'y a plus tellement de journaux, même déjà quand je travaillais
pour le journal Tintin, je ne savais jamais où les pages allaient se situer,
à droite ou à gauche, etc... Même une fois la double page du
Cimetière des cathédrales dans Tintin, elle a été publiée
dos à dos : c'est-à-dire, voilà... Et la même chose m'est
arrivée avec le journal A suivre : j'avais fait une histoire qui traversait
2 pages et ils l'ont publiée dos à dos, donc autant attendre l'album.
Vous vous intéressez particulièrement aussi à tout ce qui
est taille de cases, section de cases. Je pense par exemple à Cromwell Stone
: est-ce que vous pensez votre cadrage au moment de l'écriture du scénario
ou vraiment quand vous faites la planche même ?
En général quand je fais la planche même, c'est-à-dire
je dessine sur le moment sauf si j'ai eu l'idée pendant le scénario
auquel cas je fais une petite note sur le scénario mais généralement
non. Quand j'arrive à une page, je regarde ce qu'il y a dans le scénario
et puis je décide par rapport à ce qui se passe et par rapport au reste
de l'histoire comment j'ai fait l'album pour que je ne casse pas complètement
le style général de l'album. Je décide de ce que je vais faire
à ce moment-là. Et si c'est un bon jour, je réussis un truc
un peu intéressant mais sinon il y a toujours moyen de rester dans quelque
chose de relativement sécurisant. Mais j'aime autant que ça ne le soit
pas.
Comme cette page-là par exemple ? (Rork, page aux 300 cases)
Oui voilà là c'est la panique du personnage : sur la page d'avant
il a de plus en plus peur, puis il est de plus en plus inquiet, et là il panique.
Et donc, les images commencent à se fracturer d'une façon complètement
irrégulière et ça finit par cette longue case noire à
la fin où il perd en fait conscience et d'une certaine façon ça
rentre dans l'ordre des choses.
Au niveau des vues sur une case est-ce que l'effet des plongées et contre-plongées
cherche à accentuer l'impression de peur ?
Oui, en général oui. Et puis dans les moyens de ce qu'il est possible
de faire dans une image donnée. Parce que je commence par les cadres, je ne
commence pas par ce qu'il y a dedans. Je trace d'abord les cadres et je décide
ensuite comment je vais agencer les choses à l'intérieur de ces cadres.
Mais je trace les cadres par rapport au scénario, bien sûr. Je me dis
il y a truc qui prend tant de place, bon ben je mets un cadre plus grand etc... Mais
c'est toujours guidé par le scénario dans le cas idéal en tout
cas. Ca m'est arrivé de faire des planches par pur plaisir du dessin et de
disons, de ne pas mettre ce qu'il y a de meilleur pour le scénario mais c'est
rare quand même.
Question sur les influences littéraires
Disons au début quand je faisais les premiers Rork et avant, je lisais
des histoires fantastiques mais plutôt dans les grands classiques du genre
EA Poe, J Ray et puis quand j'ai lu Lovecraft, c'est un peu ce que j'avais cherché
en fait dans le fantastique donc là je me suis arrêté après
Lovecraft. Et donc, depuis les années 70, je ne lis plus d'histoires fantastiques
parce que ça a perdu son sens pour moi. Et puis c'est pas mon fantastique
: au début c'était Lovecraft, ça me plaisait bien donc j'étais
influencé par ça mais maintenant quand il y a un élément
qui fait penser à Lovecraft, c'est souvent conscient, c'est-à-dire
je me dis là je vais mettre un truc lovecraftien mais c'est plus une décision
consciente qu'une influence ou quelque chose comme ça.
Question sur les influences, notamment l'expressionnisme dans le cinéma
allemand.
C'est possible, oui. Mais c'est venu plus tard. A cette époque-là,
non, pas encore. J'avais pas encore vu grand chose du cinéma allemand expressionniste
après oui. Le noir et blanc j'ai toujours aimé et d'une certaine façon
je le préfère à la couleur ce qui malheureusement n'est pas
le cas des éditeurs. Mais j'aime bien la couleur aussi, c'est pas ça
mais je préférerai faire plus de noir et blanc certainement parce qu'il
y a quand même moyen de faire plein de choses en noir et blanc et il n'y a
pas nécessairement besoin de la couleur. Un des enseignement d'E Paape était
une page doit déjà fonctionner en noir et blanc avant de mettre la
couleur et ça c'est un chose avec laquelle je n'ai jamais été
d'accord parce que si elle fonctionne en noir et blanc, pourquoi mettre de la couleur
! Donc, je me permets des déséquilibres dans les planches en noir et
blanc qui sont destinées à la couleur parce que je sais que la couleur
va rééquilibrer la page et que l'un sans l'autre ne pourra pas vivre
et je trouve ça beaucoup plus sensé que de faire un simple coloriage
d'une page qui fonctionne de toute façon. Sinon le cinéma oui, évidemment,
ça m'influence, pas seulement le cinéma noir et blanc mais n'importe
quel cinéma. Il y a toujours des choses à voir qui donnent des idées.
Je me nourris beaucoup d'images en fait, de toutes sortes d'images que ce soit cinéma,
télévision, BD, illustrations, peintures, tout nourrit, enfin, à
un moment donné.
? ? ? ? (question sur les projets en cours)
(rires) Après le 6ème Arq, je vais faire le 3ème
Cromwell Stone parce que 1) j'ai envie de faire du noir et blanc, 2) j'ai envie de
terminer la trilogie et à partir du 6ème Capricorne donc celui que
je suis en train de dessiner, j'aurai une coloriste car cette charge de travailler
les couleurs sur bleu devient un peu trop lourde psychologiquement, pas au niveau
travail, j'y suis arrivé jusque là et j'y serais arrivé encore,
mais je n'aime pas beaucoup travailler sur des bleus. Or, c'est le système
donc je vais laisser tomber une des deux mises en couleurs. Et puis, avec les bleus
on revient sur une page qu'on a fait 3, 4 ou 5 mois avant et on n'a plus le même
enthousiasme pour cette page-là qu'au moment où on la dessine. Donc
l'idéal, évidemment, c'est la couleur directe, qu'on travaille sur
la page du premier coup de crayon jusqu'à la dernière tache de couleur
en un traite. Mais là l'éditeur râle, enfin, bon...
La colorisation par ordinateur vous intéresse-t-elle ? ? ?
Ca m'intéressera sûrement à un moment oui. Enfin, pour l'instant,
je n'ai pas d'ordinateur, enfin un petit truc pour écrire ; peut-être,
ouais... Je ne suis pas contre l'ordinateur : ma coloriste, par exemple, est complètement
braquée contre l'ordinateur, moi pas nécessairement parce que j'ai
vu des choses très intéressantes à l'ordinateur et pourquoi
pas
? ? ?
Oui, tout à fait. Le tout c'est de se garder de se laisser trop fasciner
par l'outil et à ce moment-là d'en faire trop. D'autres l'ont déjà
fait donc la mise en garde est déjà là.
Avez-vous envie de faire autre chose, du cinéma par exemple ?
Non (rires). En un mot : NON. Le cinéma c'est un autre métier,
si je fais de la BD, si la BD est mon mode d'expression à moi, c'est parce
que je peux le faire seul et j'ai vraiment du mal à faire confiance à
quelqu'un d'autre. D'ailleurs la coloriste va s'en rendre compte un jour. Et j'ai
encore rien vu, donc pour l'instant ça va. Mais j'ai beaucoup de mal à
travailler en équipe et donc je crois que le cinéma qui est un travail
d'équipe par définition... Et puis c'est pas le même mode d'expression,
ce n'est pas la même chose. On fait souvent l'amalgame entre les deux et moi
je ne trouve pas qu'on puisse le faire. La BD a ses propres codes, ses propres modes
de fonctionnement, son propre temps, c'est surtout ça qui est important, le
temps dans une BD et dans le cinéma ça n'a rien à voir et non
je ne pourrai pas faire de cinéma. Jouer dans un film peut-être oui
: ça, ça me ferait marrer. Faire du cinéma, non, du dessin animé
non plus, c'est à peu près la même chose. Il y a un côté
attirant bien sûr mais non, non, non... et des jeux vidéo j'en sais
rien, non je ne sais pas. J'ai jamais fait donc je ne peux pas en parler.
? ? ? ?
Oui, ça c'est fait déjà.
? ? ?
Pratiquement, oui. C'est-à-dire quand je fais un scénario, ben
il y a beaucoup de scénaristes comme notre ami Dieter par exemple qui travaille
au fur et à mesure, qui donne 4, 5 pages comme ça au dessinateur. Moi,
ce serait impossible, je ne peux pas interrompre un truc comme ça et puis
je dois écrire tout et je donne tout au dessinateur. C'est pareil dans l'autre
sens : je ne pourrais pas dessiner 4-5 pages d'une histoire dont j'ignore la suite.
Enfin, c'est ma façon de travailler, et puis quand je fais un scénario
en général je laisse faire le dessinateur complètement ce qu'il
veut sauf si vraiment il fait des trucs complètement différents, qu'il
change des images, etc... Mais en général ça se passe bien,
enfin je ne l'ai pas fait 35 fois, mais jusqu'ici ça va. Et en même
temps quand je travaille avec un scénariste, ce que je lui demande c'est de
me laisser tranquille, de me donner son scénario et puis après je fais
ce que je veux avec. Et je le respecte toujours, je vais peut-être rajouter
une image, ou quelque chose comme ça, mais je ne vais pas changer un mot du
texte, je ne vais pas changer le sens ni quoi que ce soit, je vais essayer de traduire
le scénario de la meilleure façon possible.
? ? ? ?
Je ne sais pas : ça c'est un équilibre qui se crée tout
seul c'est-à-dire on... (soupir) C'est-à-dire au départ
je travaille d'une façon très précise, j'écris le squelette
de l'histoire, sans les dialogues ni rien, simplement le déroulement, et c'est
comme un squelette que je veux le plus solide possible, qu'il n'y ait pas de faille,
pas de trou, etc. Et c'est ensuite sur ce squelette d'histoire que je greffe le découpage
et les dialogues où là je me donne beaucoup plus de liberté,
où je laisse beaucoup plus parler mon inconscient où je laisse beaucoup
plus venir des idées un peu de mise en scène. Et pareil plus tard pour
les mises en page aussi, tout ça repose toujours sur ce squelette d'histoire.
Une fois que les dialogues et le découpage sont écrits, parce que je
les écris toujours avant, eh bien je suis libre pour le dessin et je ne me
soucie plus d'un mot dans le dialogue ou du déroulement, simplement j'essaye
de traduire ça le mieux possible sur la page. Mais là aussi il y a
une grande part de liberté. C'est-à-dire je choisis sur le moment,
c'est du direct de la tête à la page, il n'y a plus trop de calcul à
ce moment-là. Le calcul, il intervient pour le squelette au départ.
Bon il peut arriver que certains éléments soient calculés parfois
je me donne des contraintes au départ d'une histoire, je me dis voilà
cette fois-ci je vais travailler avec des mises en page qui..., je ne sais pas comment
dire. Dans celui que je suis en train de faire, malheureusement c'est celui qui est
commencé par la coloriste, parce que là je donne beaucoup de contraintes
pour les couleurs, je m'impose beaucoup d'images carrées dans l'histoire que
je suis en train de faire. Donc, je donne certaines contraintes auxquelles je m'attache
le plus possible mais si l'histoire les rend obsolètes ou impossibles, bon,
je n'y adhère pas de trop. J'essaye quand même de garder la plus grande
liberté possible. C'est pour ça que je fais plus de petites mises en
page, je l'ai fait pour 3-4 albums de mises en pages au moment du scénario
parce que ça c'est vraiment très contraignant. Je crois que ça
a marché vraiment que dans Coutoo et après c'est devenu un peu, ça
a raidi un peu les mises en pages, c'est un peu trop contraignant. Donc je suis revenu
au... voilà. Je ne sais pas si ça répond à votre question.
? ? ? ?
Si, pour le moment le format, pour moi, c'est une contrainte majeure dont je
vais sûrement essayer de me débarrasser d'une façon ou d'une
autre parce que l'album couleurs 46 pages, ce n'est pas flexible, c'est rigide. Pourtant
il y a des livres gros comme ça, des petits, et toutes les formes. Pourquoi
pas en BD ? Ca existe bien sûr, des gros volumes, des petits, etc. mais la
plupart des éditeurs aiment bien l'album 46 pages couleurs, aiment bien quand
on fait ça, car c'est ce qui se vend le mieux apparemment et c'est ce qui
aussi leur rapporte le plus et puis voilà... Mais j'aimerais bien varier les
formats, oui. Le format en principe devrait s'adapter à l'histoire, à
chaque fois. Et pourtant à chaque fois c'est l'inverse, ce qui est un peu
bizarre quand même.
C'est le cas dans le Triangle rouge, vous avez voulu que ce soit ce format spécifiquement
?
Oui, oui, oui. J'ai eu un peu de mal, mais là ça a marché
: il y a donc moyen de changer de format si on veut. Vraiment !
? ? ? ?(Question sur le travail de la coloriste)
Non, c'est juste pour cet album-là. C'est-à-dire pour l'album que
je suis en train de faire je me suis dit dès le départ, comme c'est
une histoire un peu oppressante, un peu déprimante, je lui ai dit là
je ne veux que des gris, des gris-bleus, je ne veux pas de jaune pour les lumières
mais plutôt du blanc, du blafard, donc pour elle en même temps c'est
une contrainte et en même temps ça lui simplifie le choix aussi des
couleurs. Elle a plus à travailler sur certains contrastes, plutôt que
sur le choix de couleurs, d'harmonie des couleurs, quoi. Mais c'est une contrainte
pour elle.
? ? ? ?(question sur le travail de la coloriste)
Elle travaille comme elle veut du moment que le résultat soit bon. Elle
va travailler aux aquarelles, parce qu'elle déteste l'ordinateur. Bon, moi
j'aime autant car je travaille aux aquarelles, c'est un peu pour ça que je
l'ai choisie, qu'on travaille ensemble. Le côté fait-main me plaît
toujours, ce qui ne veut pas dire que l'ordinateur ce sera impossible. Bon bien sûr
je ne me ferme jamais à des possibilités techniques parce que ça
peut toujours apporter quelque chose. Mais là ça va être de l'aquarelle
qui va donc être dans la continuité de la série.
? ? ? ? (les quatre questions qui suivent, et qui ne sont pas audibles sur la
bande, sont des questions de Dieter portant sur le scénario)
Dans Rork ça s'est fait de façon un peu organique, je ne savais
pas très bien où j'allais au départ et ça s'est construit
au fur et à mesure. Quand j'ai fait Capricorne déjà dans Rork,
le monde de Capricorne était déjà un peu défini aussi.
Il est légèrement différent de l'univers de Rork et dans Capricorne
je travaille beaucoup plus consciemment par rapport à l'environnement, à
l'ambiance des histoires etc. Dans Capricorne je sais relativement précisément
où je vais par rapport à ça.
? ? ?
Ah oui ! Je le sais longtemps à l'avance, oui bien sûr. Je sais
ce qui va se passer dans le 21ème. Donc ça c'est pas...(rires)
? ? ?
Ben non. C'est-à-dire je suis dessinateur, je ne dois pas trouver 5-6
scénarii par an. Pendant que je dessine j'ai le temps de trouver des choses
et puis ça se fait tout doucement.
? ? ? ?
(amusé) NON, Non, non, non (rires).
? ? ? ?
(rires) Je ne pourrai pas te le raconter en détail maintenant !
J'ai un idée générale de ce que je vais faire, je sais ce qu'il
va se passer à peu près par rapport à ce que j'ai mis en place
dans les albums précédents. De là à dire maintenant sur
la page 5 il va se passer ça ça et ça, non, bien sûr.
Ca ça se fait au moment du scénario. Et c'est pareil pour Arq. Voilà
!
Je ne voulais pas me lancer dans une série. Par exemple, avant de faire Arq,
je voulais prendre un des personnages de Coutoo et en faire un policier et faire
des histoires policières avec ce personnage-là et je me suis rendu
compte que après 3 ou 4 albums j'aurai été à sec, d'idées
et d'envie de travailler dessus. Donc avant de me lancer dans quelque chose de long
comme Capricorne par exemple je voulais être sûr de tenir la route de
savoir que dans 10-15 albums j'aurai encore de quoi raconter. Et là pas de
problèmes !
? ? ? ?(Questions sur Coutoo)
Ben je pense faire un 2ème mais voilà ça c'est une question
de temps et j'ai écrit le scénario pour le 2ème en 1992 et pour
le moment je suis en train de le réécrire parce que en 8 ans les choses
changent quand même un peu. Mais ça sera probablement moins bien que
le premier (rires) comme souvent les deuxièmes parties... Mais j'ai
envie de la raconter quand même parce que c'est la suite logique de ce qui
s'est passé dans le premier. J'ai du mal à finir mes histoires, c'est
un peu mon problème d'où aussi les séries longues car je n'ai
pas besoin de terminer les histoires, je sais que je vais pouvoir continuer dans
la suivante. Mais disons dans le 2ème Coutoo, ça sera fini à
la fin. Tout est résolu, ce qui est un peu frustrant aussi de résoudre
les choses...
? ? ? ?(Question demandant s'il n'y a pas de risque à travailler sur plusieurs
projets en parallèle, risques de parasitage)
Il y a sûrement des interactions qui se passent. C'est-à-dire il
y a des parasitages dans le dessin : essayer de faire 2 dessins différents,
ça marche pendant un certain temps, puis après ça se rejoint
parce qu'on travaille dans la continuité. Il faudrait prendre à chaque
fois une semaine pour se détacher de l'une pour passer à l'autre, mais
ce n'est pas toujours évident. Je crois qu'il y a même certaines ressemblances
dans le scénario parfois, il y a des choses qui... mais que je retrouve après
coup, je m'en rends pas compte sur le moment et puis après je me dis là
c'est la même chose que dans celui-ci. Bon , ce sont les accidents qui arrivent
et qui je pense sont plus ou moins inévitables : je me rappelle à une
époque dans Tintin, Greg faisait 60 % des scénarios et quand il y avait
un prêtre dans une histoire, tout d'un coup il y en avait un aussi dans une
autre. Je crois que c'est inévitable ce genre de choses : on peut vouloir
l'éviter mais ça se fait automatiquement. Et puis il y a aussi le fait
d'avoir des idées : parfois j'ai des idées et je me dis tiens ça
je vais le mettre dans Capricorne et puis je me dis non je vais le mettre dans Arq
plutôt. Tiens ça s'adapte mieux dans Arq, puis finalement je le fais
quand même dans Capricorne. Il y a des passages comme ça qui sont un
peu flous parfois. Mais je crois que c'est plus dans le dessin que là ça
se parasite mutuellement.
? ? ?
Ca c'est plutôt facile, oui.
? ? ?
Non, sinon on relit (rires). C'est l'avantage d'être publié
en album c'est que on a tout ; mais en général je sais où ça
va, donc ... Le problème c'est que en dessinant un Capricorne je devrais penser
à l'Arq suivant et généralement je pense au Capricorne suivant,
donc là il faut faire à chaque fois une petite cassure après
un album pour vraiment passer dans l'autre. Mais en général ça
se passe bien, les 2 univers sont tellement différents que il n'y a pas trop
de problèmes. C'est pour ça aussi que je n'ai pas fait l'histoire du
détective issu de Coutoo parce que ça se passait aussi à New-York
donc j'aurai eu que ça à New-York plus Capricorne à New-York
et là il y aurait eu des interférences sans fin.
? ? ? (question sur Raffington Event)
Oui, oui, mais là c'était quand même limité à
un album quoi ; j'ai pas dû en faire une série donc c'était un
peu... Et puis les histoires courtes c'est bien, j'aime bien ça parce que
ça permet des choses qu'on ne peut pas faire dans les grandes et j'aimerai
bien en faire encore, j'en ferai sûrement encore.
? ? ?(Question sur le dernier tome de Rork)
Ben oui, il fallait s'arrêter là. C'est là le problème
: j'aurais bien fait un album de 100 pages à ce moment-là mais ça
posait des problèmes à l'éditeur qui m'a dit OK je vais le faire
mais ça va coûter un prix faramineux et j'avais le choix donc entre
un album très cher et bon, un album un peu condensé, un peu trop malheureusement
j'ai choisi la version condensée j'aurais peut-être pas dû mais
bon ce qui est fait est fait. Je trouvais que en général la BD est
de toute façon beaucoup trop chère et d'un certaine façon obliger
des gens qui achetaient les albums 70-75 F. jusque là à acheter un
album qui leur coûterait je sais pas moi 150-200 F. pour savoir la fin c'était
un peu douteux comme démarche. J'aurais pu en faire 2 mais je m'étais
fixé sur 7, ça fait un peu partie du mythe en quelque sorte. Donc c'est
devenu quelque chose de très, d'un peu trop dense et d'un peu trop, trop contraignant
dans les mises en page dans le dessin etc. J'ai voulu un truc très spectaculaire
et c'est devenu quelque chose d'un peu trop petit écran quoi. Désolé
! (rires)
? ? ?(Question sur les dessinateurs qui l'ont influencé)
Heu, de cette école ?
? ? ?
N'importe quels auteurs ? C'est plutôt des auteurs américains que
français ou belges. Hum, en France je ne vois que Moebius en fait sinon aux
Etats-Unis au début c'était Bernie Rightson, Niel Adams, Joe Cuberth,
Barry Wintersmith etc. (orthographe des noms à vérifier) Il
y en a sûrement d'autres, il y a Alex Toffs que j'ai beaucoup regardé
avant de faire Coutoo, pour regarder comment on faisait pour simplifier son dessin
d'une façon cohérente et pas baclée et je ne sais jamais vraiment
sur le moment quels sont les gens qui m'ont influencé, il y en a plein en
fait. Je sais que Barry Wintersmith m'a influencé par la complication de son
dessin, de tous les détails qu'il mettait dedans et ça, ça m'a
toujours plu. A travers Bernie Rightson et son Frankenstein, c'est des illustrateurs
américains du début du siècle qu'il a regardé lui, quand
on les voit, on voit vraiment la ligne droite qui va jusqu'à lui et je les
ai regardés aussi ça m'a beaucoup influencé surtout pour les
Cromwell Stone bien sûr.
En vous écoutant j'ai l'impression que vous faites naturellement, spontanément
des choses complexes et que vous êtes obligé de vous forcer pour simplifier
?
Oui, c'est ça, j'ai plutôt tendance à... Ben j'aime bien
dessiner, malgré mes limites et j'aime bien fouiller, faire des choses un
peu compliquées qui prennent beaucoup de temps, je râle à chaque
fois quand je suis au milieu parce que je me demande pourquoi j'ai commencé
ça, ça prend trop de temps, mais j'aime bien au fond. Et donc, pour
simplifier, c'est pas toujours évident donc je me donne certaines limites
très nettes c'est-à-dire je ne mets pas de hachures, je travaille qu'avec
des lignes et des a-plats noirs, etc etc ... Donc ce qui n'empêche pas de faire
des détails comme dans les bibliothèques de Capricorne. Je passe un
temps incroyable dessus mais ça de temps en temps j'en ai besoin. Et d'ailleurs
le 3ème Cromwell Stone ça va être dans le style Cromwell Stone,
ça va être compliqué.
? ? ?
Non je ne fais jamais de croquis. Ca on me l'a toujours reproché, même
à l'école à Bruxelles, j'ai pas un dessin qui vient du croquis
ce qui me rend très jaloux de tous les gens qui justement viennent de ce côté-là
et qui ont une très grande facilité à dessiner les personnages,
qui sont à l'aise quoi, qui sont naturels. C'est pour ça par exemple,
une histoire comme Mobilis pour Durieux j'aurais jamais pu la dessiner moi-même
car il faut voir le type en train de se lever le matin, en train de s'emmerder chez
lui, etc. Ca je suis incapable de le dessiner, ça serait complètement
raide et donc de ce côté-là c'est un certain plaisir d'écrire
ça pour quelqu'un d'autre et en même temps quand je vois les trucs comme
De Crecy ça me rend complètement malade évidemment parce que
ça a un telle... mais c'est un dessin basé sur le croquis et sur quelque
chose de très solide. Non, c'était quoi la question au début
(rires) Ah oui, les photos ? Au début oui je m'en suis servi. Beaucoup
trop dans les « Révélations posthumes », ensuite dans Rork
de temps à autre, oui, et surtout pour New-York. Maintenant très rarement,
j'aime autant inventer parce que je pense que, ça c'est une remarque que je
peux faire sur le fantastique en général : pour moi le fantastique
c'est quelque chose qui me permet de mettre une pensée directement sur la
page sans passer par une, comment dire, par des personnages qui doivent exprimer
ça par leur bien ou mal-être, par des situations quotidiennes, etc.
Une image fantastique permet de donner une idée directement c'est-à-dire
ça va directement de l'inconscient sur le papier et j'ai pu constater ça
dans certaines de mes histoires que j'ai relues des années après et
j'ai découvert des choses sur moi soit que j'ignorais, soit dont je m'étais
rendu compte par un autre biais et qui en fait étaient déjà
dedans. Et je trouve que le fantastique me permet ça d'aller directement dessus.
Maintenant, Capricorne c'est, à part quelques photos pour les voitures et
encore je ne m'y tiens jamais comme un Jacobs ou quelqu'un qui reste très
proche de sa documentation, mais j'en utilise très très peu maintenant.
? ? ?
(soupir) Ben, l'architecture c'est ce que je voulais faire au départ quand
j'étais petit déjà. A 6 ans je voulais faire de l'architecture
c'est resté jusqu'au moment de décider de mes études en fait.
J'ai toujours aimé ça. J'ai appris la perspective avec un architecte.
A part Franck Lloydwright j'ai pas d'architecte particulier qui me frappe spécialement
peut-être LB Hoswood que je trouve très... bon c'est un peu irréel,
ce qu'il fait mais c'est très intéressant. En général
j'aime pas trop les grands classiques genre Bauhaus, Opius, Le Corbusier, les trucs
comme ça j'aime pas trop ça. C'est un peu comme je disais tout à
l'heure quand j'ai lu Lovecraft j'ai arrêté les histoires fantastiques,
quand j'ai trouvé Franck Lloydwright j'ai arrêté l'architecture
d'une certaine façon. C'est vraiment ça quoi, ça me correspond
en tant qu'être humain j'aimerais vivre dans une maison de Franck Lloydwright,
quand je vois les fenêtres qui sont tout en haut des murs, etc, en bas c'est
un peu sombre et tout, ça me correspond tout à fait quoi. Ca serait
l'idéal, mais bon aller acherter une maison de Franck Lloydwright maintenant
c'est plutôt illusoire, surtout avec ce qu'on gagne en BD (rires) enfin,
faut pas que je me plaigne, mais bon...
(Note : les maisons dessinées dans le « Triangle rouge » sont
presque toutes imaginaires. Seules celle de la première et de la dernière
page sont réelles. Question posée à Andreas un peu avant la
conférence)
? ? ?
Ah j'aime beaucoup. Les histoires sont parfois un peu... enfin, ouais, je n'y
adhère pas toujours mais disons que ce qu'ils font est assez unique en BD
c'est-à-dire qu'ils créent un univers totalement cohérent dans
lequel ils incorporent tout, c'est-à-dire dès que Schuiten fait des
tours vers ailleurs et puis qu'il y a une station de métro, un décor
de théâtre, un décor pour un film, etc, n'importe quel autre
dessinateur de BD va se sentir valorisé par ce qu'il fait à l'extérieur.
Comme Bilal quand il fait des films par exemple, c'est peut-être une sorte
de pas en avant pour lui. Schuiten ramène toujours tout dans son univers BD
que ce soit par le biais de son guide des cités obscures ou par autre chose
ou par un bouquin ou il incorpore plein d'affiches qu'il a faites. Et ça reste
toujours cohérent, ça reste toujours géré par son univers
BD donc c'est son centre en quelque sorte et tout le reste est périphérique,
ne prend pas le pas sur ce qu'il fait en BD. Et en plus ses architectures sont fabuleuses,
quoi ! Je ne lui arrive pas à la cheville. Il faut un peu plus que de la perspective
pour faire ce qu'il fait.
? ? ?
Ca pourrait m'arriver oui. Plutôt ça que ce qu'a fait Fred, parce
qu'il a travaillé directement sur le code de la BD en sortant le lecteur de
l'histoire pour lui faire prendre conscience du support en quelque sorte. Ce qui
est très bien mais c'est pas mon propos. Moi j'aime bien que le lecteur reste
dans l'histoire mais que je l'amène d'une façon peut-être un
peu différente à l'habituelle à lire l'histoire, c'est-à-dire
l'amener d'une case à l'autre, d'une page à l'autre, d'une façon
un peu différente ou un peu plus recherchée. De lui faire aussi parcourir
la page différemment, lui faire lire une page de droite à gauche par
exemple sans qu'il s'en aperçoive, de bas en haut ou des chose comme ça
de vraiment... explorer la page de BD par rapport à la page de lecture habituelle,
la page littérature qu'on lit en haut à gauche et puis comme ça
et comme ça et puis la page suivante... Utiliser l'espace qu'on a pour promener
le lecteur dedans d'une façon la plus facile pour lui possible c'est-à-dire
qu'il fasse automatiquement le chemin que je lui impose. Bon ça rate peut-être
parfois, c'est possible, mais j'aime bien essayer ce genre de chose oui. De là
à passer à travers la page, comme a fait Marc Antoine Mathieu, avec
le trou et tout ça, j'aime bien ça, j'aime beaucoup ça mais
j'irai pas le faire moi-même. J'aime bien travailler dans certaines limites,
tant que j'ai pas trouvé les limites de la page normale, j'ai pas besoin de
faire un trou dedans ou de la découper ou quelque chose comme ça, peut-être
plus tard, je ne sais pas, mais tant que j'ai pas complètement épuisé
mes possibilités. Et puis dans ce cas-là je pense au lecteur, c'est
un des rares cas où je pense au lecteur, c'est quand je fais quelque chose
comme ça, je vois le lecteur qui tourne les pages et qui découvre les
choses et qui se promène. Je veux toujours l'amener à tourner la page,
à prendre la page et faire ce geste (il mime). Ca c'est toujours présent,
ça fait partie du temps en BD et ça fait partie du geste de lecture
et c'est une sorte de fondement de ce qu'on fait aussi. C'est le but en fait : on
veut qu'il arrive du début jusqu'à la fin sans trop d'encombres, un
petit peu quand même mais pas trop.
(L'heure tournant, il a fallu conclure et quitter la salle)
B.L.